André Caquot et l'Université Catholique de l'Ouest
Entretien avec Jean Riaud
historien des religions, ancien professeur à l'Université catholique de l'Ouest.
{ Bonjour Jean Riaud. Tout d'abord, comment avez-vous connu André Caquot, professeur au Collège de France ? Pourriez-vous nous parler de votre rencontre ? }

J'ai connu André Caquot en 1976. Je préparais alors une thèse avec un professeur, Valentin Nikiprowetzky. Professeur à Lille 3, il était le grand spécialiste de Philon d'Alexandrie et avait une excellente connaissance de la Bible, bien sûr, du milieu biblique, de la littérature dite intertestamentaire et des Pères de l'Église. C'était vraiment quelqu'un d'extraordinaire, d'un dévouement sans faille à l'égard de ses étudiants. Je l'avais rencontré en préparant ma licence d'hébreu moderne. Nous sommes devenus amis. J'ai fait mon mémoire de maîtrise sur Les thérapeutes d'Alexandrie dans la tradition et la recherche critique jusqu'aux découvertes de Qumrân sous sa direction. Ce travail a été publié dans la grande série allemande Aufstieg und Niedergang der römischen Welt. C'est à ce moment-là que Valentin Nikiprowetzky m'a fait rencontrer André Caquot dont j'allais suivre les cours et les séminaires de 1976 à 1987. Le mercredi, dans les cours publics du Collège de France, il commentait des textes bibliques, les Livres de Samuel, les Psaumes.
Les Séminaires étaient consacrés à l'étude des textes d'Ougarit et à la littérature intertestamentaire. Je l'admirais. Dans les séminaires où nous n'étions qu'une dizaine autour d'une table, je me trouvais assis à côté de lui, et donc je voyais ses cours. Ils étaient écrits de la première à la dernière ligne. Et tout était indiqué, c'était clair comme de l'eau de roche. Philippe de Robert, qui était son élève comme moi, me disait : « On en apprend plus en une heure que si on avait lu dix articles. » et Pierre Bordreuil dira : « On peut dire aujourd'hui qu'André Caquot aura été le dernier sémitisant et qu'il n'y en aura point d'autre qui soit à même de maîtriser avec un tel bonheur le monde des Sémites occidentaux, d'Ougarit à Qumrân et à l'Éthiopie et, plus largement, du panthéon des Amorites de Mari et de la prosopographie palmyrénienne aux amulettes mandéennes, parcourant avec une égale aisance le Proche-Orient depuis le début du IIe millénaire anno Domini ». Il connaissait toutes les langues anciennes et toutes les langues modernes. Il pratiquait l'allemand, l'italien, l'anglais, le portugais, le néerlandais … C'était un surdoué. Il avait appris l'hébreu tout seul à 14 ans. Il était allé aux obsèques d'un voisin juif, accompagnant sa grand-mère. Le fils du défunt peinait à lire le kaddish, écrit en caractères hébraïques. A. Caquot dit à sa grand-mère : « Cette écriture est donc si difficile à déchiffrer ? » et elle lui répondit: « Je n'en sais rien ». Alors, le lycéen surdoué qu'il était se mit à appendre les lettres et progressa rapidement en hébreu.
Un jour, à la fin de l'un des séminaires, André Caquot me dit : « Voulez-vous venir avec moi ? J'ai besoin de vous parler. » Je remonte avec lui à la bibliothèque de l'Institut d'Études Sémitiques du Collège de France. « Voilà, me dit-il, nous sommes ennuyés. Nous préparons un volume Écrits intertestamentaires qui doit paraître dans La Pléiade, le tome 1, et quelqu'un devait traduire les Paralipomènes de Jérémie, mais il s'est désisté. Voulez-vous prendre les Paralipomènes de Jérémie ? » Je n'avais jamais entendu parler des Paralipomènes de Jérémie. Je discute avec lui : « J'hésite, car je suis en train de travailler à ma thèse ». Il me dit : « Bon, parlez-en à Nikiprowetzky. » Je téléphone le soir à Nikiprowetzky qui me dit : « Il faut accepter ». Donc j'ai accepté et je me suis mis à traduire les Paralipomènes de Jérémie pour La Pléiade, à les annoter. Et après, Caquot me dit : « Nous n'avons personne pour traduire l'Apocalypse grecque de Baruch. Voulez-vous vous en charger ? J'ai pris l'Apocalypse de Baruch. Je suis allé porter mes textes au maître d'œuvre, André Dupont-Sommer qui était secrétaire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il les a acceptés, et ces textes ont été publiés dans le tome 1 de la Bibliothèque de la Pléiade, les Écrits intertestamentaires. Le volume est sorti en 1987, l'année où je suis arrivé ici, à l'UCO. Voilà comment j'ai rencontré A. Caquot
Suite{ Dans un texte intitulé « André Caquot à l'Université catholique de l'Ouest (1992-2003) », vous indiquez que vous êtes à l'initiative de la première venue à l'UCO d'André Caquot. Pourriez-vous évoquer ce moment ? }
Bien sûr, je suis resté en contact avec lui. Je retournais à Paris. Nous étions très liés avec Bernard Delavault qui était le bibliothécaire de l'Institut des Études Sémitiques, quelqu'un d'extraordinaire, Jacques-Noël Pérès, éthiopisant, et Monsieur Trinquet qui était sulpicien et avait pris la direction de la BOSEB. André Caquot avait beaucoup d'admiration pour Monsieur Joseph Trinquet. Chaque année, nous allions le chercher à la bibliothèque et nous l'emmenions dans un restaurant retenu par André Caquot pour fêter la saint Joseph. Le repas était un véritable festival parce que, d'une part, nous pouvions discuter de problèmes d'exégèse, d'histoire des religions, mais il y avait aussi les anecdotes de Jacques-Noël Pérès et de Monsieur Trinquet qui faisaient qu'on riait beaucoup.
En 1990, j'ai dû aller à Paris avec Monseigneur Cesbron rencontrer Michel Meslin, Président de Paris IV-Sorbonne, pour régler des problèmes de liens avec l'Université qui validait les diplômes de Lettres. Dans l'après-midi, je suis passé au Collège de France, à deux pas de la Sorbonne, et là se tenait le Congrès des exégètes de l'Ancien Testament. On me dit : « Si vous aviez été là ce matin, vous auriez entendu la conférence qu'André Caquot a donnée. Extraordinaire ! » Au retour dans le train, j'en parle à Monseigneur Cesbron qui me dit : « Mais peut-être que nous pourrions l'inviter à Angers. » C'est ce que nous avons fait.
Nous avions retenu le « petit amphi » pour la conférence, mais un étudiant est venu nous dire : « Vous savez, c'est trop petit. Il faut prendre le « grand amphi » », et le « grand amphi » était archi plein. Il a fait une conférence éblouissante sur les rapports entre les textes d'Ougarit et la Bible, et je crois que l'on n'a rien fait de mieux depuis.
L'année d'après, il a été invité par Monseigneur Claude Cesbron à faire la conférence de rentrée solennelle. A l'époque, il y avait des tas de polémiques sur Qumrân parce qu'on ne publiait pas les textes de Qumrân. Ils n'ont été publiés dans leur totalité qu'après l'année 2000. Il y en avait qui arrivaient à en extirper quelques-uns et les publiaient comme ça. Certains disaient : « Si les textes ne sont pas publiés, c'est parce que les juifs ont peur et les chrétiens aussi ». André Caquot a fait fi de cette calomnie en un tour de mains.
La veille de la conférence de rentrée solennelle, je l'ai emmené à Fontevraud, voir l'abbaye, et le soir, nous avons dîné avec Monseigneur Claude Cesbron à l'hôtel de France. Au cours du repas, A. Caquot nous a dit : « Voilà, je pars. Je prends ma retraite au Collège de France. Je me demande ce que je vais pouvoir faire. Après tout, je pourrais peut-être venir faire des cours chez vous. » Monseigneur Claude Cesbron a répondu : « Bien, venez ! ».
{ Connaissez-vous les différentes thématiques de cours qu'il enseignait ? }
Durant les cours, il a traité des Psaumes, notamment des Psaumes royaux, qui lui étaient très chers. Il a aussi traité les textes dits messianiques, le Livre de Daniel, des premiers chapitres de la Genèse et, durant les séminaires, il a présenté le Document de Damas, la Règle de la communauté, le Livre des Jubilés, I Hénoch, les Testaments des XII Patriarches et les Psaumes de Salomon.
{ Quel homme était-il ? Que vous a-t-il apporté ? }
Il était assez réservé, mais c'était un homme très chaleureux. Quand il venait ici, à l'Université, j'allais l'accueillir à la gare. Nous commencions par se donner des nouvelles de l'un et de l'autre, de nos familles. Il s'intéressait beaucoup à mes enfants et moi aux siens. Et nous pouvions échanger sur les derniers films qu'il avait vus – c'était un cinéphile –, le dernier roman qu'il avait lu, les questions bibliques, les travaux étudiants. De la gare jusqu'ici, c'était une conversation ininterrompue. Il s'intéressait à tout. Il relevait le nom des rues. Rue Volney, il vous parlait de Volney. Je me souviens, à l'époque, il admirait la Tour Saint-Aubin. Il y avait là un parterre de fleurs. Selon les saisons, les fleurs changeaient ; il en connaissait le nom. Un jour, il y avait devant nous un monsieur avec un chien. C'est la première fois que je voyais un chien comme cela et il s'est mis à m'en décrire toutes les caractéristiques, à tel point que le propriétaire qui était devant nous s'est retourné en disant : « Monsieur, vous connaissez drôlement bien cette race de chiens ! ». Au cours des repas, nous déjeunions souvent avec des prêtres de la Faculté de Théologie. Il était très intéressé par eux. Quand il repartait, c'était souvent avec les étudiants qui l'accompagnaient jusqu'à la gare et là, volontiers, il leur offrait un pot.
Il a été très heureux à l'UCO, je crois, car il avait un auditoire jeune, intéressé par les questions bibliques. C'était sa grande préoccupation de voir que, comme il disait, les choses bibliques sont mal parties en France.
Lors de ses obsèques, il y avait plein de gens, bien sûr, et il y avait pas mal d'étudiants étrangers, notamment un étudiant libanais qui pleurait toutes les larmes de son corps. Quand il était arrivé, André Caquot lui a trouvé une maison, un logement et tout pour sa femme et ses enfants. André Caquot a passé des nuits entières à corriger des thèses d'étudiants étrangers.
{ André Caquot était protestant. }
Oui, il remplaçait parfois le pasteur en présidant un culte sans Sainte Cène dans sa paroisse luthérienne des Billettes. Il paraît que ses homélies étaient excellentes mais sa femme m'a dit qu'une fois prononcées, il les déchirait.
Suite{ Pensez-vous que la mise en valeur de la bibliothèque qu'il a léguée, ainsi que la conservation de ses archives numériques, permettra à des jeunes de faire progresser la recherche en avançant sur les pas de ce grand érudit ? }
Je l'espère fortement. Je l'espère parce que les choses bibliques sont négligées en France. Jusqu'à une période récente, les exégètes français se recrutaient dans le milieu clérical, mais aujourd'hui les séminaires doivent se compter sur les doigts de la main, alors qu'avant il y en avait un dans chaque diocèse. Ce manque d'exégètes capables d'initier le peuple chrétien à la lecture de la Bible peut conduire à en faire une lecture fondamentaliste dont A. Caquot disait que c'était pire que la peste. Nous le voyons actuellement, tragiquement, avec tout ce qui se passe, avec les fondamentalistes islamistes.
Commençons par le début … Quand je suis arrivé ici, j'ai été chargé de faire un cours d'histoire d'Israël. Quand j'ai dit au responsable de la section Histoire que j'allais dire aux étudiants d'apporter une Bible, il m'a dit : « Ne faites pas ça, malheureux. Ils vont prendre cela pour de la catéchèse. Parlez-leur des Sumériens, des Assyriens, des Égyptiens, du Proche-Orient ancien d'abord, et puis on verra ». Un beau jour, j'ai dit : « Cela suffit ! Nous allons attaquer les choses sérieusement. » Les choses ne se sont pas trop mal passées, à tel point qu'Hedwige Rouillard-Bonraisin qui venaient interroger mes étudiants, constatant qu'ils étaient intéressés par la Bible, leur a conseillé de suivre les cours d'hébreu de la faculté de Théologie. Certains ont suivi ce conseil. Arrivés en maîtrise, les élèves m'ont dit qu'ils voulaient faire des maîtrises sur la Bible. Je les ai orientés vers des textes de la littérature intertestamentaire qui était mon domaine. Christophe Pichon a fait un mémoire de maîtrise sur les testaments des XII Patriarches, David Hamidovic a travaillé sur le sacerdoce dans les Psaumes et Anthony Bouhallier sur les bénédictions de Jacob dans Genèse. André Caquot lui a passé ses cours au Collège de France. Je n'évoque que quelques-uns des travaux conduits sous notre direction conjointe. Il y en a eu beaucoup d'autres : 5 doctorats, plusieurs DEA et une dizaine de maîtrises.
{ Vous avez justement participé, avec André Caquot, à la création du groupe La Bible et ses lectures à l'Université catholique de l'Ouest. }
Oui, un jour, Jean-Pierre Boutinet qui était responsable de l'Institut de Recherche Fondamentale et Appliquée, me dit : « Il faudrait que tu fasses quelque chose. Il y a des étudiants qui sont intéressés par les études bibliques. Il faudrait créer une équipe de recherches ». J'ai parlé de ce projet à André Caquot, qui me dit : « Allez-y ». Michel Meslin (Paris IV-Sobonne), Mirelle Hadas-Lebel, Jacques Briend (Institut Catholique de Paris), m'ont encouragé. Nous avons donc créé La Bible et ses lectures qui est entrée au CNRS avec la Faculté de théologie protestante et l'École pratique des Hautes Études. Ce rattachement au CNRS nous a procuré un peu d'argent que Christian Grappe, doyen de la faculté de théologie de Strasbourg, partageait scrupuleusement en trois parties. Nous avons pu faire l'achat de nombreux livres.
Au cours d'un déjeuner, André Caquot avait dit : « Ma bibliothèque, je la donnerai ici ». Peu de temps, après son décès, Bernard Delavault m'a contacté pour venir faire l'inventaire de sa bibliothèque et surtout pour préparer un camion. Les livres ont été un temps mis au rectorat parce qu'il fallait libérer de la place, et puis ensuite Georges Le Gal les a sortis et installés. Pour l'inauguration du fonds, en 2007, nous avions invité Madame Caquot et ses enfants. Elle est venue accompagnée de sa fille et son gendre, ses fils se trouvant alors à l'étranger. A cette occasion, une exposition avait été conçue et montée par Georges Le Gal, Christophe Pichon et moi-même.