Le travail d'André Caquot sur Qumrân et la Bible

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Préambule sur les manuscrits de la Mer Morte

Par Valérie Triplet-Hitoto

Les premiers manuscrits ont été découverts en 1947, dans des grottes à proximité du site de Qumrân, qui surplombe la mer Morte. La première grotte fut découverte par des bédouins qui, selon l'histoire, faisaient paître leur troupeau lorsqu'une de leurs chèvres s'égara dans la falaise. Dans la grotte se trouvaient des jarres à couvercle dont l'une contenait des rouleaux de cuir sur lesquels se trouvaient le livre d'Isaïe (la plus ancienne des copies jamais trouvées) ainsi que des écrits jusque-là inconnus. Cette découverte exceptionnelle se fit dans le contexte tendu de la création de l'état d'Israël et du déclenchement de la première guerre israélo-arabe. Dans les années qui suivirent, des bédouins d'une part et des archéologues d'autre part fouillèrent le site et découvrirent d'autres grottes, d'autres rouleaux et fragments.
Au total, des milliers de fragments de toutes tailles de plus de 800 manuscrits ont été retrouvés. Malgré un démarrage rapide, le déchiffrage puis la publication des manuscrits sera très longue. La publication de l'intégralité des documents ne date que de la fin du XXème siècle.

Les manuscrits, écrits en hébreu, ont été rédigés entre le IIIe siècle avant J.-C. et le Ier siècle après. Un tiers de ces manuscrits sont des textes bibliques hébraïques, les mêmes qui seront retenus lors de la formation du canon juif vers la fin du Ier siècle après J.-C. Cela correspond pour nous aux textes de l'Ancien Testament tels qu'on les trouve dans le canon protestant. On n'y trouve pas les textes écrits en grec que la tradition catholique a retenus dans son canon - appelés deutérocanoniques - à l'exception de Tobit et de Ben Sira (le Siracide), en hébreu. Cette découverte est essentielle car la traduction des Bibles contemporaines reposait jusque-là essentiellement sur des manuscrits datant du Moyen-Age (le plus ancien manuscrit complet de la Bible hébraïque, le Codex d'Alep, date du Xe siècle de notre ère).

Cette découverte permet donc de remonter l'histoire du texte biblique afin de tendre le plus possible vers le texte original que nous ne connaissons pas. Les chercheurs savaient déjà qu'à l'époque de Jésus il existait différents versions textuelles de la Bible qui ont donné le jour à différentes traductions. Le texte appelé proto-massorétique est le texte hébraïque consonantique qui a servi de base au futur texte massorétique (vocalisé et ponctué), le texte officiel du judaïsme. Il y a aussi le texte hébraïque qui a servi de base à la Septante, la traduction grecque de la Bible faite à Alexandrie au IIIe-IIe siècle avant J.-C. Il existe également un Pentateuque propre aux Samaritains. La découverte des manuscrits de Qumrân contenant des passages de la Bible offre un autre texte qui correspond le plus souvent au texte proto-massorétique mais aussi dans quelques cas au texte hébreu à l'origine de la Septante. Cela permet de comprendre un peu mieux les variations qui existent entre les différentes versions en circulation dans les derniers siècles avant notre ère et l'époque de la fixation du texte. La découverte des manuscrits de Qumrân a également permis de voir la relative bonne transmission du texte au fil des siècles jusqu'aux moines copistes!

Un autre tiers des manuscrits contient des apocryphes de l'Ancien Testament dont certains étaient connus par leur traduction araméenne, éthiopienne, grecque ou latine, et d'autres qui étaient jusque là inconnus. Parmis ces textes, on trouve le Livre d'Hénoch, le Livre des Jubilés, les Testaments des douze patriarches, un Apocryphe de la Genèse. La plupart sont des écrits pseudépigraphes dans lesquels l'auteur reprend le nom d'un personnage biblique et écrit en se plaçant sous son autorité (comme le Livre d'Hénoch, les visions de 'Amram, un apocryphe de Daniel). Cette littérature religieuse, même si elle n'avait pas tout à fait le même statut que les écrits bibliques, était néanmoins considérée comme étant inspirée et avait une grande valeur aux yeux des juifs anciens, en particulier ceux de Qumrân. Au coeur du Livre d'Hénoch, par exemple, se trouve la question des mystères divins. Le livre décrit comment le patriarche Hénoch a reçu - par songe ou dans le cadre de voyages visionnaires - des révélations sur l'histoire du monde, de la création jusqu'à la fin des temps, avec la venue du Messie et le jugement dernier, et sur les secrets de l'univers. Tout cette thématique de la révélation, des visions, de la compréhension du plan de Dieu pour les hommes et de la fin des temps est au centre des préoccupations des gens de Qumrân.

Enfin, le dernier tiers de la littérature retrouvée à Qumrân était tout à fait inconnu jusque là, à l'exception du Document de Damas, dont deux recensions datant du Xe-XIIe siècles avaient été retrouvées en 1896 au Caire. Parmi ces nouveaux écrits se trouvent entre autres, la Règle de la Communauté, la Règle de la Guerre, le Rouleau du Temple, le Rouleau des Hymnes, le Rouleau de cuivre, de nombreux commentaires des écritures et de nombreux livres de sagesse. Parmi ces écrits, une partie d'entre eux sont des écrits qualifiés de "communautaires" car manifestement écrits par une communauté telle qu'elle est décrite dans la Règle. Très tôt les chercheurs ont noté les similitudes entre ces manuscrits, le site archéologique de Qumrân et les écrits d'auteurs anciens comme Pline l'Ancien, Philon d'Alexandrie et Flavius Josèphe qui parlent des Esséniens. Aujourd'hui, cette hypothèse essénienne reste privilégiée par une partie des chercheurs, même si elle est rejetée par d'autres. Il est plus exact de parler de la Communauté de Qumrân pour décrire le groupe mentionné par une partie des manuscrits. D'autres manuscrits n'ont pas cette estampe communautaire et sont des textes juifs anciens qui ont pu être composés et /ou partagés par d'autres groupes religieux juifs.

La Communauté de Qumrân est un groupe de juifs très pieux qui s'est coupé du judaïsme majoritaire de l'époque. Bien que le Temple soit central dans la pensée et la pratique religieuse de ces hommes, ils considèrent que les prêtres de Jérusalem ont profané le lieu saint. Ils ont pour cette raison orienté leur culte non sur le sacrifice mais sur l'étude de la Loi et sur sa stricte interprétation, et sur d'autres pratiques cultuelles comme les ablutions ou le repas rituel. Les textes dits communautaires décrivent un mode de vie très organisé et hiérarchisé, le mode d'admission dans le groupe et la discipline qui y règne. La Communauté se voit comme un sanctuaire d'hommes. Le groupe revendique la connaissance des "choses cachées", c'est-à-dire la juste interprétation de la Torah, qu'à leurs yeux les autres juifs ne possèdent pas, et l'accès aux mystères divins. Les textes témoignent d'une croyance profonde en la révélation, à la fois par l'étude inspirée du texte biblique et par des expériences spirituelles. Des textes liturgiques décrivent ainsi la communion entre les élus, comme ils se considèrent, et les anges. Dans de nombreux passages, la frontière entre les cieux et la terre, entre présent et futur, s'estompe. Les croyances qui traversent ces textes permettent des parallèles intéressants avec le Nouveau testament et la pensée des premiers chrétiens. Le site de Qumrân fut détruit par les Romains autour de 68 après J.-C. C'est pour préserver des écrits sacrés de la destruction par l'occupant romain qu'ils auraient été cachés dans les grottes alentour.

André Caquot, en tant que bibliste et orientaliste, a beaucoup apporté au champ des études juives anciennes. Il a accompagné le nouveau domaine d'étude que furent dans la seconde moitié du XXè siècle les manuscrits de la mer Morte. Il a offert de précieuses traductions de la littérature juive ancienne et des manuscrits de la mer Morte pour le volume La Bible, écrits intertestamentaires, de la Pléiade (1987). Il a notamment traduit le Rouleau du Temple, le Livre d'Hénoch et Jubilés mais aussi les Textes de sagesse de Qumrân et les Cantiques de l'holocauste du sabbat, publiés dans la Revue d'Histoire et de Philosophie Religieuse (1996 et 1997). Les traductions comme les nombreux articles d'André Caquot bénéficient de la précision du philologue et de la vision globale qu'il avait du monde biblique et oriental en général. Pour illustration, les découvertes de Qumrân ont permis d'avoir accès à des fragments araméens et hébreux du Livre d'Hénoch et du Livre des Jubilés mais ces livres ne sont connus dans leur intégralité qu'en éthiopien. Le talent d'épigraphe et de philologue d'André Caquot pour les langues sémitiques anciennes lui a permis de se charger tant de la traduction que du commentaire de ces livres pseudépigraphiques, comme il le fit avec les textes de la Bible (notamment le livre de Samuel qu'il a traduit et commenté pour la TOB) et avec ceux de Qumrân. Son apport précieux reste un exemple pour les chercheurs du XXIème siècle alors qu'avec l'avancée de la recherche les champs d'études se spécialisent de plus en plus.

Valérie Triplet-Hitoto est docteur en Sciences Religieuses, spécialisée dans le judaïsme ancien et les manuscrits de la mer Morte. Elle a notamment écrit Mystères et connaissances cachées à Qumrân. Dt 29,28 à la lumière des manuscrits de la mer Morte, Cerf, Paris, 2011.

Conférence manuscrite

Manuscrit d'un cours sur Qumran