Par Laura Naudeix,Maître de conférences à l'UCO
Les Indes galantes est un opéra-ballet de Louis Fuzelier et Jean-Philippe Rameau créé en août 1735 sur la scène de l'Académie Royale de Musique à Paris. L'œuvre connaît un très grand succès et sera constamment reprise tout au long du siècle, en entier ou par fragments. Elle reste aujourd'hui l'une des plus célèbres du compositeur.
Pourtant, ce n'est pas un opéra comme les autres : il s'agit en fait d'un « ballet », car l'expression opéra-ballet est une commodité moderne. Cette forme était implicitement rattachée à une tradition ancienne, et qui avait déjà contribué à façonner la tragédie en musique, genre officiel de l'opéra français : le ballet aristocratique, voire le bal paré à la française, qui avait développé en France le goût de la « belle danse ».
Chaque acte, rebaptisé « entrée » sur le modèle du ballet, contient ainsi quelques scènes lyriques vouées à raconter une intrigue, mais désormais cantonnée, nouée et dénouée en quelques mots, ménageant une place majeure pour la danse. Restaurer le ballet était aussi une façon de renouer avec le principe des « entrées » successives, contrastées et surtout variées, puisque chaque acte désormais indépendant – l'ordre des entrées des Indes galantes a même varié –, raconte une histoire différente, sur un thème commun exposé dans un prologue et résumé dans le titre de l'œuvre. Ainsi que le résume le librettiste Pierre-Charles Roy :
Cette sorte de drame, qui en assemble trois ou quatre dans un même cadre, qui présente des sujets traités chacun en un acte avec un divertissement, germe de l'action, plaît par la variété, et sympathise avec l'impatience française (« Lettre sur l'opéra », in Fréron : Lettres sur quelques écrits de ce temps, 1752).
Le premier, le Ballet des Saisons de l'abbé Pic et Pascal Collasse, est créé en 1695, le deuxième est un coup de maître, L'Europe galante d'Antoine Houdar de La Motte et André Campra, en 1697, et devient le modèle du genre et de notre œuvre jusqu'à son titre même. Un indice de la popularité du genre est le fait que la carrière lyrique de notre compositeur, Rameau, qui s'ouvre triomphalement par Hippolyte et Aricie, tragédie créée en 1733 alors qu'il est déjà âgé de cinquante ans, se poursuit par les Indes galantes, puis par de nombreuses partitions d'opéras-ballets :
Les Fêtes D'Hébé ou les Talents Liriques, ballet, représenté pour la première fois, par l'Académie royale de musique, au mois de May 1739. Dédié à S.A.S. Madame la Duchesse Douairiere / Jean-Philippe Rameau.- Paris : chez l'auteur, [Mme Boivin], M. Le Clair, [s.d.]
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Les Indes galantes onc dans leur version définitive un prologue, puis quatre actes ou entrées intitulées respectivement :
La Turquie, l'Amérique du sud, la Perse, l'Amérique du nord, voici les contrées que visitent les petits Amours qu'envoie à la conquête du monde la déesse Hébé du prologue : « Les Amours s'envolent pendant le chœur et se dispersent loin de l'Europe dans les différents climats de l'Inde. » Le terme « Indes » est donc à entendre au sens très large que lui donnent encore les contemporains, comme s'en désole le Chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie :
« Indes, (Géog. mod.) les modernes moins excusables que les anciens ont nommé Indes, des pays si différens par leur position & par leur étendue sur notre globe, que pour ôter une partie de l'équivoque, ils ont divisé les Indes en orientales & occidentales. » (Encyclopédie, vol VII, p. 662)
Ce mélange d'exotisme et de licence poétique est caractéristique des années 1730. Les Indes galantes sont en fait situées à la charnière de l'imagination plaisante des poètes et d'une véritable exploration des contrées lointaines du monde. On rapporte et lit avec passion les témoignages des voyageurs depuis le siècle précédent, et les bibliothèques s'enrichissent ainsi des descriptions des paysages, des mœurs, des croyances et légendes :
Les Voyages et observations du sieur de La Boullaye Le Gouz, gentil-homme angevin, où sont décrites les religions, gourvernemens et situations des Estats et royaumes d'Italie, Grèce, Natolie, Syrie, Palestine, Karaménie, Kaldée, Assyrie, Grand Mogol, Bijapour, Indes orientales des Portugais, Arabie, Égypte, Hollande, Grande-Bretagne, Irlande, Dannemak, Pologne, isles et autres lieux d'Europe, Asie et Afrique,… / [François de La Boullaye Le Gouz].- Paris : Gervais Clousier, 1653.
UCO Angers - Bibliothèque 601585
Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse & aux Indes Orientales, par la Mer Noire & la Colchide « Première partie, qui contient le voyage de Paris à Ispahan »... /François Charpentier.- Londres : M. Pitt, 1686.
UCO Angers - Bibliothèque 727
Le XVIIIe siècle ira encore au-delà, et verra se lancer de véritables expéditions au travers du globe, ` la rencontre des peuples les moins civilisés : Bougainville en 1768, les trois voyages de Cook entre 1769 et 1778, La Pérouse en 1785. On peut rapprocher les machines de théâtre de ces grands voiliers désormais capables de franchir les océans, deux témoignages du progrè technique du temps :
Recueil de planches sur les sciences, les arts libéraux et les arts méchaniques, avec leur explication. Sixième livraison ou septième volume, 259 planches, [Recueil accompagnant l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert].- A Paris : chez Briasson et Le Breton, 1769.- Planche : MARINE, I PLANCHE Ière.
Et
Recueil de planches sur les sciences, les arts libéraux et les arts méchaniques, avec leur explication. Neuvième livraison ou dixième volume, 337 planches, [Recueil accompagnant l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert].- A Paris : chez Briasson et Le Breton, 1772.- Planche : MACHINES DE THÉÂTRE, |PREMIÈRE SECTION. |PLANCHE XXI
UCO Angers – Bibliothèque 577
Louis Fuzelier, le librettiste de ce divertissement, revendique cette exigence historique et géographique, en expliquant dans l'avant-propos qu'il a puisé son inspiration à des sources les plus dignes de respect. Ainsi, la première entrée du « Turc généreux », clément à l'égard de ses esclaves français, est inspirée d'une célèbre anecdote publiée dans le périodique du Mercure de France en janvier 1734. Le puissant Empire Ottoman fascine depuis longtemps les Européens, qui le tiennent traditionnellement pour un monde aux mœurs cruelles et barbares : mais justement, la figure du sultan magnanime est promise à une belle fortune tout au long d'un siècle qui explore les contours du despotisme.
[Vues et costumes dans le Levant : recueil factice de gravures extraites de divers ouvrages] par Charles Girard.-[S.l. : s.n., s.d.]
UCO Angers – Bibliothèque 10193-1
Et
Atlas nouveau portatif à l'usage des militaires, collèges et du voyageur. Tome I.er, contenant 91 cartes dressées sur les nouvelles observations dediés au roy ; [précédé de] Introduction à la géographie / Georges-Louis Le Rouge. – A Paris : chez l'auteur, Prault le Fils, la Veuve Robinot, 1756. Carte : L'Empire des turcs, à Paris. Par le Rouge.
UCO Angers – Bibliothèque 10193-1
Fuzelier a imaginé son entrée des « Incas du Pérou » en se référant à des textes d'historiens. Ainsi, il s'inspire du célèbre écrivain métis Garcilaso de la Vega, qui publie la première histoire de la conquête espagnole du point de vue des Indiens au début du XVIIe siècle, et dont une édition plus récente est conservée par notre bibliothèque :
Histoire des guerres civiles des Espagnols, dans les Indes, entre les Piçarres et les Almagres qui les avoient conquises / Garcilaso de la Vega ; traduite de l'espagnol par J. Baudoin.- A Amsterdam : chez Gerard Kuyper, 1706.
UCO Angers – Bibliothèque 33430-1
En effet, si le prêtre du soleil des Indes galantes emprunte beaucoup de ses traits à la figure traditionnelle du méchant ministre d’opéra, et incarne un obscurantisme religieux de mauvais aloi, le culte qu'il rend, tristement entouré de ses quelques fidèles, parvient aussi à faire entendre la voix d'un peuple opprimé, perspective qui sera adoptée par Jean-François Marmontel dans son roman Les Incas ou La destruction de l'empire du Pérou, publié en 1777 dont nous conservons l'édition originale :
Les Incas, ou La destruction de l'empire du Pérou / Jean-François Marmontel.- A Paris : chez Lacombe, 1777.
UCO Angers – Bibliothèque 30078-1
Toutefois, nous sommes encore en présence d'une œuvre rococo : le divertissement l'emporte sur la réflexion et les références savantes, tous les personnages chantent l'amour et le triomphe de la jeunesse pour laisser le plus rapidement possible place à la danse et aux célébrations virtuoses du plaisir. Notre ballet ressortit donc tout autant à la vogue du conte et du roman oriental. De fait, la « Fête persane » met en scène les mêmes femmes lascives qui peuplent les récits libertins, tel le Sopha – le mot qui désigne l'estrade sur laquelle se tiennent les dignitaires ottomans est emprunté à la fin du XVIIe siècle – de Crébillon fils, d'abord publié en 1742 « A Gaznah : de l'imprimerie du très-pieux, très-clément et trèsauguste sultan des Indes, an de l'hégire 1120 », et dont nous conservons l'édition « pékinoise » :
Le Sopha, conte Moral / Claude-Prosper Jolyot de Crébillon - Nouvelle édition.- Pékin : Chez l'Imprimeur de l'Empereur, 1749.
UCO Angers – Bibliothèque 32282 (1 et 2)
En effet, l'Orient est, depuis la fin du siècle précédent et la première publication en français des Mille et une nuits, devenu la terre d'élection de la fiction et du conte extravagant, comme l'indique assez ce sous-titre d'un récit publié quelques années plus tard : Angola, « histoire indienne, ouvrage sans vraisemblance » :
Angola, histoire indienne : ouvrage sans vraisemblance. I. partie. / [Jacques Rochette de La Morlière] – A Agra [Paris?], [s.n.], 1746.
UCO Angers – Bibliothèque 902303
De même, la musique de Rameau, aux arabesques elles aussi luxuriantes, met à distance toute tentative d'exotisme musical. Il faut attendre Jean-Jacques Rousseau, son rival déclaré, pour compiler et transcrire avec une attention réellement novatrice des musiques extra-européennes. On trouve ainsi dans son Dictionnaire de musique publié en 1767 , dont nous conservons l'édition originale, un « air chinois », un « air persan », une « danse canadienne » et un authentique « air des sauvages de l'Amérique » :
Dictionnaire de musique / par Jean-Jacques Rousseau. - Paris : Vve Duchesne, 1768. Planche IV.
UCO Angers – Bibliothèque 901406
Même si la ritournelle composée par Rameau pour ses « Sauvages » à lui est devenue l'un de ses airs les plus célèbres, elle devait tout au goût français et rien aux descriptions et aux récits dont s'étaient nourries les rêveries de son librettiste, voyageur immobile.